Entretien avec Ludovic, surveillant à Fleury-Mérogis

Entretien avec Ludovic, surveillant à Fleury-Mérogis

Paris Vox – Fleury Mérogis, plus grand établissement pénitentiaire d’Europe, était bloqué lundi 10 avril au soir par les surveillants qui protestaient contre les violences subies et le manque de moyens personnel.  L’équipe de Paris Vox était au cœur du mouvement (https://www.parisvox.info/2017/04/10/fleury-merogis-blocage-tourne-a-confrontation/)  qui a tourné à l’affrontement avec les forces de l’ordre.

Nous avons voulu aller plus loin pour bien comprendre la situation  en nous entretenant avec Ludovic surveillant depuis mars 2015 à Fleury Mérogis pour son premier poste.


PV : Pouvez-vous nous raconter un peu plus en détail l’événement qui a provoqué le blocage de la prison ?

Ludovic : Jeudi, 8 mineurs ont agressé 6 collègues lors d’une sortie promenade. Cela a commencé par une bagarre entre 2 d’entre eux, les agents dédiés aux détenus mineurs se sont interposés pour les séparer. C’est alors que 6 autres jeunes sont arrivés et ont frappé les surveillants à même le sol.

Les alarmes ont été déclenchées, les autres collègues de l’étage mineurs et les surveillants des étages pour détenus majeurs sont arrivés pour les arrêter, les chefs ont menotté les mineurs. Grâce aux caméras, ils ont été reconnus. Après évaluation, en guise de sanction, ils ont intégré le quartier disciplinaire sauf  le mineur de moins de 16 ans ; le quartier disciplinaire n’étant applicable qu’à partir de cet âge.

PV : Malgré votre « jeunesse » dans le milieu pénitentiaire, êtes-vous étonné par cette violence accrue ?

L : Loin de là…A mon arrivée, beaucoup de collègues se plaignaient déjà de la situation gravissime. Mais depuis quelques mois, la situation s’est encore plus dégradée.

Il faut vraiment arriver à ce paroxysme pour que nous soyons entendus et que la presse relaie ce type d’informations. La violence est quotidienne, par exemple, 2 jours avant les faits relatés, un collègue a été frappé au visage par un détenu dit de catégorie « 2+1 » c’est-à-dire pour lequel des mesures de sécurité sont prises pour que 2 surveillants soient toujours présents pour tout acte le concernant.

Mais avec, en moyenne, avec 1 surveillant pour 100 détenus, cela ne peut que se passer de la sorte.

L’interdiction des fouilles systématiques au sortir des parloirs n’a fait qu’aggraver la situation. Désormais, il faut l’autorisation d’un hiérarchique pour pouvoir l’effectuer. Mais ils sont aussi débordés ou absents et même si un surveillant a un doute sur un détenu, la fouille ne peut avoir lieu. Notre sécurité n’est pas assurée et les agissements entre détenus sont facilités.

Christiane Taubira a mis en avant les portiques de sécurité sonnant en cas de métaux détectés mais même quand un portique sonne par exemple en retour de promenade, les détenus étant trop nombreux, nous sommes dans l’impossibilité de savoir de qui il s’agit.

L’avenir n’est pas au beau fixe, un nouveau quartier dédié à l’évaluation des détenus radicalisés est en train de se constituer mais pour cela aucun personnel ne sera recruté. Ce sont des surveillants déjà en poste à Fleury dans les autres bâtiments qui seront débauchés pour prendre en charge les futurs 50 prisonniers. Actuellement, les détenus soupçonnés de radicalisation sont mélangés avec les autres.

Plus loin, la sécurité des surveillants vivant dans l’enceinte de l’établissement n’est pas assurée complétement, cela fait un an que des promesses sont faîtes pour sécuriser le foyer (logements dédiés aux surveillants) par de la vidéo surveillance et une fermeture constante des lieux.

 

PV : Quelles solutions, selon vous, permettraient de régler les problèmes rencontrés ?

L:3 mesures sont indispensables :

  • Réajuster les effectifs de manière raisonnable. Actuellement, il manque 150 surveillants à Fleury pour parvenir à faire notre travail correctement et en sécurité
  • Revenir au travail en binôme constant, mesure qui serait un plus pour notre sécurité et rendrait la vie plus difficile aux détenus violents.
  • Effectuer une fouille complète de l’établissement ; actuellement les fouilles ne se déroulent que dans quelques cellules à la fois, au mieux dans l’ensemble des cellules d’une aile ce qui est largement insuffisant. Chaque fouille menée est un jackpot gagnant.

 

PV : Selon vous, y a t’il des candidats se présentant à l’élection présidentielle qui sont sensibles à vos revendications ?

L : J’ai entendu peu de choses concernant la situation du personnel pénitentiaire. Certains proposent bien d’augmenter les effectifs sans vraiment chercher à connaître exactement notre quotidien. D’autres proposent de les diminuer…

Nous sommes la 3eme force de l’Etat mais nous semblons oubliés de tous.

Seul le maire de la ville de Fleury Mérogis constitue un appui politique sans faille. Il nous fournit même du matériel.

Les relations entre les syndicats composant l’intersyndicale sont compliquées. Le S.P.S. (syndicat pénitentiaire des surveillants), composé à 100 % de surveillants non gradés, n’était pas convoqué pour la manifestation. Ce syndicat est en train de se constituer petit à petit, il compte 25/30 membres à Fleury mais le fait qu’il prenne en considération les difficultés des seuls surveillants intéresse beaucoup le personnel. Il est dommageable pour la profession qu’il ne soit pas accepté par les membres des syndicats représentatifs. Nos actions auraient encore plus d’impact.