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Comment une « rave party » est devenue une affaire d’État

Comment une « rave party » est devenue une affaire d’État

(Via Revue Eléménts) – Nous le savons bien, les Français sont querelleurs. Et en cette période de basses eaux, ils se montrent assez peu regardants sur les causes et sujets de ces farouches empoignades, en général essentiellement virtuelles. Dernier drame national en date : l’organisation près de Rennes d’une « rave party » sauvage réunissant plus de 1 500 personnes en plein « état d’urgence sanitaire ». Face à cet événement majeur, chacun était donc pressé de prendre position. Entre teufeurs défoncés à l’ecstasy et pandores dépassés et incapables, choisis ton camp camarade!

Mais pourquoi un fait divers aussi insignifiant a-t-il pris une telle ampleur et suscité autant de réactions hystériques de la part de ses contempteurs comme de ses défenseurs ? Tout d’abord, certainement, parce que la France confinée et privée de restaurants, de bistrots et de spectacles, s’ennuie ferme. Tout est donc bon pour distraire un peu la morne monotonie du « Métro, boulot, cachot » imposée par le « confinement Medef » : celui qui interdit tout, sauf d’aller au turbin, à l’exception bien sûr des indépendants de l’hôtellerie-restauration qui, eux, sont invités à disparaître silencieusement.

Une énième « affaire Dreyfus » version dreadlocks et matraques

Mais ce besoin de distraction n’est pas la seule explication à ce nouveau surgissement de deux camps si radicalement et violemment opposés. D’un côté, les scandalisés dénonçant le laxisme étatique, la faiblesse des forces de l’ordre et en appelant presque à l’intervention des forces spéciales pour interrompre le marathon épileptique des crasseux sous cachetons. De l’autre, les enthousiastes exaltés voyant dans cette « réunion festive » un courageux acte de rébellion et de résistance à la « dictature sanitaire » ainsi qu’un formidable pied de nez à l’incurie gouvernementale. Pour les uns Festivus Festivus devenait Super-Résistant, pour les autres les parasites gauchistes allaient relancer à eux seuls une nouvelle vague de Covid-19 et devraient être fusillés pour cela. On pourra – même si la nuance et la mesure ne sont pas au goût du jour – refuser ce manichéisme et ne partager ni l’euphorie admirative des uns, ni la hargne répressive des autres…

Ce que révèle plus sûrement cette nouvelle crispation, cette énième « affaire Dreyfus » version dreadlocks et matraques, cette disproportion flagrante entre les faits et leurs commentaires, c’est sans doute l’extrême frustration qui habite actuellement les Français embourbés dans une situation dont ils ne discernent pas l’issue et qui pèse chaque jour un peu plus sur leur moral et leur système nerveux. Enfermés dans la passivité et l’impuissance, les uns comme les autres rognent fébrilement la laisse qu’ils se sont eux-mêmes imposés, mais sans trouver le courage d’y mettre le dernier coup de dent qui la ferait céder. La peur est encore trop forte, peur des amendes, de la répression et de l’isolement social pour les uns, peur de la maladie, de l’hôpital et de la mort pour les autres… On sent bien qu’il faudrait faire quelque chose, que cela ne peut durer plus longtemps comme cela, que cette vie n’en est pas une, mais on ne parvient pas à agir, les jambes tremblent trop au moment du saut… Alors, on nourrit son ulcère d’insatisfaction et de honte de soi, qu’on tente parfois de soulager en dégueulant ses pseudo-certitudes incantatoires sur les réseaux sociaux, ses injonctions à la révolte ou ses appels à la délation, chacun trouvant son exutoire – temporaire – dans l’exacerbation du rôle virtuel qu’il s’est choisi : Jean Moulin contre Big Pharma ou Semmelweis versus les irresponsables du bisou et de la poignée de mains…

L’écran bleuté de toutes nos démissions

Dans un tel contexte, quiconque intervient concrètement dans le réel, quiconque pose un acte, quel qu’il soit, même absurde ou purement hédoniste, se pare immédiatement d’une aura cathartique et devient alors le sublime héros – ou le terrible coupable – que l’on attendait tant et qui compense partiellement notre propre aboulie. Et l’on peut ainsi tranquillement continuer à vivre par procuration devant l’écran bleuté de toutes nos démissions…

 

Xavier Eman