Rompre avec l’économisme

Rompre avec l’économisme

Paris Vox ( Tribunes – via Présent ) – De la Grèce à l’Italie, en passant par la Hongrie, on peut systématiquement constater que les phénomènes « populistes » – c’est-à-dire les moments historiques où le peuple tente de reprendre son destin en mains -, qu’ils soient « de droite » ou « de gauche », se heurtent rapidement à un obstacle beaucoup plus solide et infranchissable que la pavlovienne condamnation morale des politiciens bien-pensants et de leurs domestiques médiatiques : le mur de l’argent.


La coercition financière, la trique budgétaire, voilà en effet les armes les plus redoutables et les plus efficaces aux mains de l’oligarchie mondialiste pour punir les récalcitrants et les ramener dans le droit chemin.

Sous nos latitudes, cette tyrannie financière libérale prend la forme de l’Union Européenne mais elle dépasse de très loin cette structure qui n’est qu’une des innombrables entités (FMI, OMC, BIRD …) à son service. C’est-à-dire au service de la plus formidable machine à écraser et broyer les peuples au bénéfice exclusif du CAC 40 et du sacro-saint « marché ». Voilà pourquoi la dénonciation des institutions Bruxelloises et les velléités de sortie de l’Euro voir de l’UE, si elles sont salutaires, ne sont aucunement suffisantes pour réellement contester et combattre cette oppression financière qui pèse sur l’ensemble du globe. C’est la soumission générale du politique à l’économie qu’il faut remettre en cause, l’obsession de la « croissance » qu’il faut refuser, la mentalité étroitement marchande et comptable dont il faut s’extraire. Vaste programme, immense chantier même, tant nous sommes habitués à vivre sous des horizons tout entiers voués à l’augmentation du PIB, à la réduction de la « dette » (dont personne ne sait trop à qui elle est due, et qui, de toute façon, n’est pas remboursable…), à l’accroissement du « pouvoir d’achat » (souvent synonyme de capacité à acheter des produits inutiles et de mauvaises qualité, quand il ne s’agit pas carrément de denrées nocives ou nuisibles…) et à la scrutation du « cours de la Bourse » (indicateur du degré de santé des fortunes de nos détrousseurs…). Il s’agit donc de rompre radicalement avec cette habitude mortifère d’acceptation des « lois du marché » comme alpha et oméga de l’action publique comme des préoccupations individuelles, si l’on veut espérer refonder une nation cohérente, homogène, digne, fière et mue par des considérations et objectifs qui ne soient pas uniquement et entièrement matérialistes. Car, il ne faut pas se voiler la face, l’actuelle sujétion au « tout économique » (qui en effet, dans le champ politique, parle d’autre chose que de cela ?), n’est rien d’autre que la forme modernisée, aseptisée, climatisée du culte du Veau d’or.

Echapper à Mammon

Il ne s’agit évidemment pas, pour autant, de nier les nécessités matérielles – parfois cruelles – et de sombrer dans une vision désincarnée d’un monde peuplé de purs esprits. Mais si l’homme est un ventre, il n’est pas que ça. Il ne peut être que cela. Et on le tue en le réduisant et le limitant à ses seules fonctions de production et de consommation. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder l’état de délabrement physique et moral de nos contemporains, le niveau d’addiction médicamenteuse et toxicologique de nos sociétés, l’omniprésence du nihilisme et de la dépression dans toutes les couches de la population.

Si nous espérons encore – et c’est notre cas !- rompre avec la spirale suicidaire de nos peuples,  il est indispensable de ne pas s’attaquer qu’aux expressions les plus visibles et les plus caricaturales de notre décadence, mais bien de chercher à arracher les racines du mal. L’économisme est l’une de celles-ci. Peut-être l’une des plus importantes.

Face à sa prégnance, il n’existe pas de solution miracle, mais une multitude de petites thérapies à appliquer au quotidien : frugalité, localisme, simplicité volontaire, récupération, réparation, autonomie, échanges, don/contre-don, mise en commun des biens et services, exercices spirituels, bénévolat, valorisation de l’art et de la culture… Car notre premier devoir est d’échapper à Mammon.

L’argent doit être remis à sa place, celui d’un outil, une nécessité sans valeur positive intrinsèque. Car on ne changera pas de système politique sans changer de modèle de société.

Vision irréaliste et utopique des choses ? En tout cas certainement bien moins que la croyance en la tragique aporie d’une croissance infinie dans un monde fini, physiquement limité, ou d’un bonheur résultant de l’accumulation de bien matériels.

Xavier Eman

(Paru dans le quotidien Présent, du jeudi 22 novembre. Présent en est disponible en Kiosque ou sur abonnement).

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