Faire un don
Paris dans la littérature

Paris dans la littérature

Paris Vox – En partenariat avec la revue littéraire non conforme Livr’arbitres, retrouvez désormais régulièrement sur Paris Vox une sélection d’extraits de textes littéraires évoquant Paris et l’Ile de France, leur histoire, leurs habitants, leurs rues et leurs monuments…. Aujourd’hui, Lucien Rebatet.


« Le regret de Paris le traversait à tout propos. Il songeait moins au Paris des monuments, des perspectives illustres, toujours un peu abstraites, qu’à d’innombrables instantanés, enregistrés au hasard et que la mémoire développait soudain.

« Un bistrot, quelque part, près des Halles, rue Montmartre, ou entre la Bourse et les boulevards. Au coin de deux rues resserrées, entre des maisons noires et hautes, avec un morceau d’un ciel gris fer de novembre, juste avant le crépuscule, comme une lucarne. Au fond de ce puits, le zinc, les percolateurs scintillants, les jets de vapeur du café express. Autour, deux ou trois barbeaux, ou supposés tels, _ des personnages sérieux, nonchalants et bien bâtis _ un cyclard de L’Intran ou de L’Information, deux journalistes, un grand va-et-vient hétéroclite, un bistrot parmi dix mille : mais on peut y écrire un poème, y rêver à Nerval ou à Baudelaire, parce que Paris vit tout autour et le chauffe. Voilà comment j’aime Paris et comment il faut l’aimer. Je croyais préférer à tout ma rive gauche, le Luxembourg, Saint-Germain-des-Près, les photos du Greco ou de Van Gogh tout le long de la rue Bonaparte et de la rue de Seine. Mais voilà que j’ai la nostalgie des coins les plus anonymes, les plus dépourvus de chantres et de charme touristique, le boulevard Magenta, le boulevard Richard-Lenoir… Les autobus de nuit, remontant le Boul Mich à trois heures du matin, avec des bougres qui fument tranquillement leur cigarette en lisant le journal sur la plateforme… Les ménagères qui font leurs lits et remuent le balai à midi, ce qui passerait ici pour le pire dérèglement des mœurs. Voilà le Paris qui me manque, autant que celui de la Concorde ou du Carrousel. La ville qui ne s’éteint jamais. Les équipes de fêtards, d’ouvriers, de voyageurs, de badauds, de femmes du monde, qui sans cesse se renouvelle pour que jamais la vie s’arrête… Deux fillettes proustiennes, de quatorze ans, qui auront une dot très riche, sveltes, impeccablement élevées, merveilleusement peignées, entre Saint-Augustin et la Madeleine, sur le boulevard Malesherbes arrosé de frais, à huit heure du matin, à la fin mai, dans la lumière aussi jeune et élégante qu’elles, tandis que trottent les équipages à roues jaunes, aux chevaux bichonnés et lustrés de chez Gervais, et que les petits mitrons tout de blanc vêtus passent en sifflant avec des corbeilles de brioche chaude… Saurai-je jamais exprimer cette poésie ? A qui ferais-je jamais comprendre que ce sont pour moi des poèmes immortels ? »

Lucien Rebatet, Les deux étendards, Gallimard, 1951.