Notre Dame de Paris : un navire sacré dans un monde moderne

Notre Dame de Paris : un navire sacré dans un monde moderne

Paris Vox – La Cathédrale se dresse sur l’île centrale de Paris, elle en impose par sa splendeur gothique, elle tire sa fierté et sa grâce par le divin qui en émane. Et malgré le flot de touristes en quête de souvenirs qui s’affolent aux alentours ou en son sein, elle demeure du haut de ses huit siècles d’existence, le rocher spirituel de la capitale. Loin d’être un amas de métal et de verre, Notre Dame de Paris est un livre de secrets, de mémoires et de symboles.


Elle vogue, majestueuse et impavide sur les eaux de la Seine, avec sa flèche de près d’une centaine de mètre comme mat. Elle vient rappeler le croisement des routes de l’étain et des fourrures, et fait de sont emplacement un centre de la tradition, de l’histoire et du souvenir. C’est en 1163 qu’est posée la première pierre de Notre Dame de Paris, en présence du roi Louis VII, à l’initiative de l’archevêque de Paris, Maurice de Sully, qui souhaite rebâtir une cathédrale à l’emplacement de celle de Saint Étienne, datant du IXème siècle. En hommage, il sera représenté sur le tympan du portail de la Vierge de la cathédrale. Le maître des travaux et son successeur, Odon de Sully (sans lien de parenté), s’attachent aussi à ce lieu si particulier qu’est la pointe occidentale de l’île de la Cité, l’endroit même où s’est vu fonder l’ancienne Lutèce. Espace de sacré pluri-séculaire depuis la fondation même de la vile gauloise, c’est sur ce même emplacement que se succèdent les édifices religieux, dévoués tant à la déesse Isis, Cybèle, ou encore Jupiter, dont on retrouve une trace de l’autel en 1711 avec la découverte du Pilier des Nautes, au niveau même de la flèche. Notre Dame de Paris sera finalement achevée en 1345 sous Philippe VI. La cathédrale sera fortement marqué par l’histoire, notamment la révolution française. Les révolutionnaires viendront en effet détruire la galerie des rois au dessus des trois portails. Près de vint huit statues des rois d’Israël et de Judas, considérés de façon traditionnelle comme les ancêtres du Christ seront pris pour les rois de France et détruites à coups de barres de fer. L’engouement romantique des années 1830, notamment grâce à l’ouvrage de Hugo, Notre Dame de Paris, verra l’architecte Viollet Leduc rependre en main la cathédrale abîmée. Il lui rendra notamment sa flèche perdue en 1859. Malgré son travail remarquable, on pourra reprocher à l’architecte moderne sa volonté de dégager l’édifice de l’environnement foisonnant et inorganisé qui cernait la cathédrale durant des siècles, lui donnant aujourd’hui un parvis monumental qui rappel un édifice classique antique. Tout l’inverse du style gothique du XIIème siècle, expression quasi végétale et spontanée d’architecture, non rectiligne (les tours de l’édifice ne sont pas de même largeurs) et « divinement bordélique. »

Véritable Axis Mundi de la ville, la cathédrale fais figure de porte d’entrée vers le monde céleste, un espace central, qui connecte le ciel et la terre. Alpha des routes de France, ce n’est pas un hasard si c’est au pied de Notre Dame que l’on trouve le « point zéro » qui sert de repère kilométrique pour le calcul des distances avec les autres villes du pays. C’est à cet emplacement et ce jusqu’au XVIIIème que se trouvait l’ « Échelle de Justice », poteau devant lequel les condamnés devaient faire amende honorable.

Chef d’œuvre de l’art gothique, dit « français » (francigenum opus) jusqu’à la Renaissance, Notre Dame de Paris est placée sous l’invocation de la Vierge Marie. En Italie, notamment en Sicile, ces temples dédiés à la mère prennent le nom de matrices, en hommage à la mère. Le terme donnera notamment Madone (ma Dame) et par extension, Notre Dame.

Le temps, l’histoire, et l’alchimie

Haut lieu du tourisme de masse et de la photographie souvenir, la cathédrale est d’abord et avant tout un véritable livre de savoir dont le profane moderne ne saisit guère les subtilités. Cantonnés à ce que même les historiens d’art nomment abusivement « de la décoration », les éléments iconographiques, tant la sculpture que le vitrail sont des biais de langage qui parlent , qui racontent une réalité spirituelle, transcendante et invisible, une hiérarchie ascendante vers les cieux, qui fait ressentir au « lecteur », une grande humilité. Et donc, un profond sentiment de sacrée.

Franchissons la parvis et levons les yeux vers le tympan central installé dans les années 1220-1230, ou le porche du Jugement Dernier. Situé sur la façade occidental de l’édifice, le centre du portail renvoie directement à l’Évangile de Saint Matthieu. On y trouve au linteau inférieur, les morts sortant de leurs tombes, et au linteau supérieur, l’archange Saint Michel, pesant leur âme. Cette pesée et les actions menées sur terre par les défunts, déterminent leur passage dans les cieux, à gauche vers le Paradis (à la droite du Christ), tandis que les damnés sont menés par un diable vers l’enfer à droite. En point d’orgue vient se situer le Christ, juste au dessus, qui dans sa grande mansuétude et par son sacrifice pour sauver l’humanité, vient rappeler que chaque âmes sera sauvée. Enfin les deux anges auprès du Christ rappellent la Passion avec à gauche la lance et les clous de la Croix et à droite la Croix elle-même, puis Marie et Jean l’Évangéliste, placés ici comme au pied de la Croix le jour de sa Crucifixion.

Nous pourrions nous arrêter sur chaque parties de ce porche si riche en détails et en symboles, ainsi que les deux attenants : le portail de la Vierge à gauche sur la façade. La Vierge Marie, représentée dans son dernier sommeil. Au-dessus encore, un ange la couronne, tandis que le Christ, assis sur le même trône que sa mère, lui tend un sceptre faisant de celle-ci la Reine du ciel. La Vierge étant par ailleurs la première gardienne et protectrice de la France depuis Louis XIII. On y voit également Saint Denis, évangélisateur des Gaules et premier évêque de Paris, portant sa tête dans ses mains (puisqu’il fut décapité comme Jean-Baptiste). Vient enfin la patronne de Paris, Sainte Geneviève, qui par ses prières et ses exhortations, protégea Lutèce en 541 des Huns. Le portail à droite de la façade est celui de Saint Anne, construit en l’honneur de la mère de Marie. Tous ces personnages veillent ainsi, en silence et en mémoire, tels des gardiens du temps, de la ville, et de l’histoire. Rappelons que l’ensemble de la façade de Notre Dame était polychrome durant des siècles, offrant la possibilité au croyant de lire et reconnaître ces différents éléments.

La façade fait figure de passage, une porte entre les mondes. Le monde des « sachants » et des profanes, de la séparation entre les connaissances profanes et sacrées. Forme d’ésotérisme que l’on retrouve sur le pilier qui sépare en deux l’entrée de l’édifice, avec notamment la figure de Cybèle, située au pied du Christ Roi bénissant, qui accueille le visiteur au seuil du temple. Assise sur une cathèdre, un siège liturgique d’Évêque, cette divinité phrygienne de la nature sauvage dans la Grèce Antique tient dans sa main gauche un spectre signe de sa royauté et de sa souveraineté. A cela s’ajoute une échelle à neuf barreaux, symbole des étapes à franchir pour atteindre l’Opus alchimique, ou la connaissance suprême. Comme le précise Nicolas Valois dans ses Oeuvres alchimiques : « La patience est l’échelle des Philosophes, et l’humilité est la porte de leur jardin ; car quiconque persévérera sans orgueil et sans envie, Dieu lui fera miséricorde. »  

Dans la main droite de Cybèle, deux livres : l’un ouvert, l’autre fermé, qui représente les deux voies d’accès à la connaissance. Le livre ouvert représente la connaissance exotérique ou visible, le livre fermé (qui est derrière) est la connaissance ésotérique, invisible. De part et d’autres de la divinité, se trouve aussi les sept sciences de l’époque médiévale : la Géométrie, la Rhétorique, la Grammaire, la Musique, l’Astrologie, et la Médecine.

Un mot sur les rosaces de la Cathédrale. Roues extérieures grandioses du temps cyclique, qui tels des calendriers viennent rappeler l’écoulement de l’eau au dessous de la barque centrale qu’est l’île de la Cité, mais également magnifiques filtres de lumière à l’intérieur de Notre Dame qui laisse apparaître les personnages et symboles des vitraux. Un jeu de luminosité qui n’a rien du fait du hasard, les points cardinaux de rayonnement rappellent à la fois le principe circulaire de la croix (forme même de la cathédrale construite en forme de croix) et les principes eschatologiques qui font passer le soleil de la rosace Nord à la rosace Sud, pour se terminer à l’Ouest, au soleil couchant. Le point cardinal Est étant symbolisé par la flèche de Notre Dame, le point d’ascension à la croisée du transept, là où le soleil se lève en Orient, là où se trouve le renouveau. Une règle qui est d’ailleurs un principe pour chaque église de l’époque médiévale : s’orienter en direction du soleil pour relier l’humain au divin, pour que l’acte de prière et de sacrifice soit portés vers l’aube, vers la Création.

L’Ouest demeurant, dans l’eschatologie chrétienne, le point d’horizon vers la fin des temps.

Noêl
Notre Dame de Paris : un navire sacré dans un monde moderne

Les rosaces Nord et Sud sont des rosaces sœurs, qui se renvoient la célébration de la messe, en articulant les deux autres perceptions du temps que la liturgie unit en un seul instant. Ces chefs d’œuvres de la Chrétienté furent édifiés en 1260, pour la Rose Sud, en écho à la Rose du Nord, édifiée, elle, vers 1250. La Rose Nord est celle par laquelle la lumière froide mais nouvelle, annonce la venue du Messie, avec à ses côtés, l’archange Saint Michel, protecteur du message du Christ mais aussi de la ville de Paris. La lumière du Nord est celle qui éclaire les fidèles lors de la messe, et vient rappeler l’alliance entre ceux-ci et Dieu, la lumière venant se déposer sur l’autel. Consacrée au Nouveau Testament, la Rose Sud, dont le médaillon original a disparu en 1726, et remplacé par les restaurateurs du XIXème siècle, nous présente le Christ de l’Apocalypse, une épée sortant de sa bouche, ou le « Verbe créateur », la parole de Dieu, qui vient séparer l’erreur de la vérité. A partir de ce point central, une construction parfaitement symétrique viendra faire figurer les anges, les apôtres, les saints, et autres témoins de la vie du Christ. La Rose Ouest enfin, mise en place vers 1225, avec en son milieu, la Vierge présentant l’enfant Jésus (« Dieu avec Nous « ), vient rendre compte de la vie quotidienne des fidèles en représentant les métiers dans les médaillons de la rosace. Métiers qui sont indexés sur les signes zodiacales, rendant compte, à nouveau de l’importance du temps et des saisons, écoulement naturel de la vie des hommes, dont la dignité du labeur participe à la création de l’œuvre divine. Princes et métayers, « premiers et derniers, derniers et premiers », deviennent des créatures de Dieu, adoptées par lui, qui devient leur frère dans l’accomplissement de l’œuvre divine. « Les douze demeures du cercle zodiacal telles qu’elles sont plusieurs fois figurés sur Notre Dame n’ont pas pour seul fonction d’exprimer le devenir d’un homme en particulier, mais d’établir le rapport entre le destin de tout homme et le devenir du Monde. Ce rapport en son essence même est Religion (Re-ligre). » Introduction à la Géographie sacrée de Paris, Jean Phaure

Point de départ, point d’arrivée

Nul besoin de cadran ou d’horloge moderne, ces merveilles d’architecture, de sculptures, de peinture, viennent nous rappeler la nécessité de laisser le message de Dieu s’incarner dans le regard du croyant, dans son cœur et dans son esprit. Faire confondre la roue du temps terrestre avec la roue du temps divin. Voila le but d’une bâtisse aussi mystérieusement grandiose qu’est Notre Dame de Paris. Comme un cœur qui bat, la cathédrale est le cœur de la ville. Il suffit en effet d’observer la progressive édification de la ville de façon concentrique de la capitale de France, qui en fil des siècles, s’est constituée de façon circulaire. Comme une sorte de rose des temps traditionnels. A l’heure où ces derniers ont progressivement été remplacés par des temps linéaires avec en point de mire un progrès fantasmé, des îlots de sacré comme la cathédrale française nous permettent de rendre Dieu accessible, de nous couper des lieux saturés d’avoir, de superficialité, de modernité. En voulant singer cet espace, la modernité ne fait que dévoiler son profond manque de transcendance. Prenons en exemple l’Axis Mundi moderne de la ville de Paris qu’est l’Étoile, avec l’Arc de Triomphe. En voulant copier la figuration du temps cyclique, les rosaces de Notre Dame, la pierre froide qui énumère les batailles et les morts vient confirmer l’aspect mortifère, et moribond, d’un monde coupé de toute forme de sacré.

« Le sacré est un élément de la conscience de l’homme, et non pas un stade (…) Être, ou plutôt devenir un homme, signifie, être religieux. » Mircea Eliade

Quel meilleur symptôme de l’amnésie moderne, non loin de Notre Dame, que le Centre Beaubourg, où l’on trouve la crème de l’art contemporain. Autre haut lieu du tourisme dans lequel les visiteurs se font littéralement avaler par des escaliers mécanisés, et lentement digérer dans un amas de tuyaux pastiches, sans histoire, sans forme, et sans mémoire. Grand projet urbain moderne qui vient défigurer un espace historique, feu président Pompidou, l’initiateur du projet aurait eu l’idée d’un « grand centre d’art contemporain avec un large parvis, comme Notre de Paris ». Remarque intéressante car en effet, ce bâtiment annonce la fin d’un cycle. Cathédrale inversée, il est une sorte d’oméga, un symbole de fin dernière, et nous renvoie à Notre Dame de Paris, l’alpha, le point zéro de l’Apocalypse de Saint Jean, au pied du mât. « Puis je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre, car le premier ciel et la première terre avaient disparu et la mer n’existait plus. Je vis descendre du ciel, d’auprès de Dieu, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, préparée comme une mariée qui s’est faite belle pour son époux. (…) Puis il me dit : « Je suis l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin. » (21.1-8)

François-Xavier CONSOLI

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