Paris dans la littérature

Paris dans la littérature

Paris Vox – En partenariat avec la revue littéraire non conforme Livr’arbitres, retrouvez désormais régulièrement sur Paris Vox une sélection d’extraits de textes littéraires évoquant Paris et l’Ile de France, leur histoire, leurs habitants, leurs rues et leurs monuments…. Aujourd’hui, François Augiéras .


« Ma mère, à notre retour d’Amérique, s’installe avec moi dans un petit appartement, au 61 de la rue du Cherche-Midi, non loin du Bon-Marché, du Luxembourg et du boulevard Raspail, n’ayant pas envisagé de vivre ailleurs qu’à Paris. Quand elle dit Paris, elle a tout dit  : Paris la plus belle ville du monde  ! Il n’y a qu’un Paris. L’air de paris, l’esprit de Paris, le chic parisien, les occasions, la gaieté de Paris, les antiquaires, les quais, les rues, les jardins de Paris  !

Elle se consacre tout à l’éducation de son enfant, au souvenir, au veuvage, un travail à domicile de décoration de porcelaine lui permettant de gagner sa vie sans s’éloigner de moi, sans rien devoir à personne. Me voici donc à Paris. Je vis avec ma mère, qui elle-même vit seule. J’ai six ans, je me situe un peu et je me fais des opinions.

Paris, Paris  ! Voici justement qu’elle met son chapeau cloche et qu’elle me prend par la main  ; nous sortons. Paris, le beau Paris, les rues de Paris  ! Voyons un peu  : ce qui frappe quand on va dans les rues de Paris, c’est l’odeur de café torréfié à la devanture des épiceries, brûlé dans des rôtisseries que de tristes commis tournent nonchalamment, ou que met en mouvement un petit moteur électrique, et l’odeur du « manger » des concierges qui font leur fricot dans les loges. Semble-t-il, les concierges, les agents de police, les chauffeurs de taxis, et les artisans forment le fond de la population. Les soirs d’été, on les voit planter leurs chaises sur le pas de leur porte, et, ventre en avant, jambes écartées, tenir solidement le pavé de Paris.

On y est besogneux  : ce ne sont qu’entrepôts, que réserves, qu’ateliers et que messageries disposés dans le plus grand désordre. Telle entrée de belle apparence montre une cour obscure laissant entrevoir une petite imprimerie d’où s’échappe un fracas de machines mêlé à des senteurs de plomb et de graisse surchauffée. Un affreux miaulement  : c’est une pièce de bois qui passe sous une scie rotative. De pauvres gens s’affairent à de petits métiers dans une odeur de colle et de pisse de chat, sous le regard sourcilleux des concierges. La confusion n’est pas croyable  : un couvent touche à un entrepôt de charbon, qui donne sur une école, qui s’appuie contre une blanchisserie, dont l’entresol est l’atelier d’un tailleur, qui sous-loue trois pièces à un pâtissier.

C’est une ville usée. La proportion des personnes âgées y est considérable  ; mis à part les apprentis boulangers, on marche à petits pas  ; c’est précautionneusement qu’on traverse les rues, qu’on rapporte son lait. Il y pleut constamment  ; c’est une ville noire couverte de zinc triste. Dès qu’on s’éloigne un peu des lumières, ce ne sont que petites rues sordides et qu’impasses datant du siècle dernier.

Le peuple de paris s’en arrange. Il a son parler, ses tournures dont il n’est pas peu fier. On est gouailleur et plaisantin, revenu de tout. C’est le plus content de lui des peuples de la Terre, et il voit du profit à n’aimer que lui-même. Le nombre des débits de boisson est étonnant  ; on y vend non seulement du vin, du café et des grogs, mais encore du charbon et de petits fagots d’allumage appelés ligots  ; presque à chaque coin de rue, ces débits, connus sous le nom de bougnat, reconnaissables à leurs boiseries pourries, à leurs inscriptions délavées, et à l’odeur de vinasse et d’anthracite qui s’en dégage, ajoutent à la laideur de Paris, que la nuit, quand elle vient, rend tragique.

A la mauvaise lueur des réverbères, ce qui attire maman ce sont les antiquaires  : vieux Chine, vieux Saxe, vieux Limoges, vieux navires en devanture, vieilles glaces à dorure écaillée, vieux Tout. »

François Augiéras, Une adolescence au temps du Maréchal, Christian Bourgois, 1968.

 

 

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Une fin du monde sans importance