Paris dans la littérature

Paris dans la littérature

Paris Vox – En partenariat avec la revue littéraire non conforme Livr’arbitres, retrouvez désormais régulièrement sur Paris Vox une sélection d’extraits de textes littéraires évoquant Paris et l’Ile de France, leur histoire, leurs habitants, leurs rues et leurs monuments…. Aujourd’hui, Lucien Rebatet.


« Michel, depuis une bonne demi-heure, s’était assis nonchalamment à la terrasse de la « Source ». Dans ces derniers jours d’examen, les étudiants étaient les maîtres presque absolus des trottoirs tant de fois battus et même du pavé. Michel, en même temps que sa rêverie, suivait ce va-et-vient juvénile, avec une pointe d’ironie, car il était l’aîné de beaucoup de ces garçons. Mais le nombre des petites passantes, parmi la foule des potaches hâbleurs, l’intriguait et le captivait.

Le nombre de jeunes filles croissait sans cesse. Les sombres amphithéâtres les libéraient par vagues. Elles surgissaient par centaines, par milliers, des fines, des dodues, des grandes, de moins grandes, des diaphanes, des piquantes, des séraphiques, des sensuelles, des coquettes, des enfantines, des délicates, des robustes. Un peuple, un fleuve, une forêt de jeunes filles descendait le boulevard, dans la poussière dorée où  s’achevait un splendide après-midi d’été. Elles s’ébrouaient joyeusement, au sortir des cachots de la Sorbonne. Elles avaient suspendu au poignet, par un ruban, leurs capelines de paille, elles les balançaient, les faisaient voler au bout des doigts, avec de minuscules accessoires d’écolières. Il en passait des guirlandes pleines de rires, qui s’étaient nouées par le bras, de longues filles qui tricotaient de leurs jambes fuselées. Elles étaient fleuries et légères comme leurs courtes robes des beaux jours, pimpantes en vraies Parisiennes qui affrontent avec leurs fraîches armes les cuistres les plus renfrognés. Sur ce flot délicieux, Michel avait pris son essor.

Que m’importe d’où elles viennent et où elles vont, qu’elles aient joué au bachot ou que gravement elles y croient, qu’un petit doigt ait été tâché d’encre, et que ce ramage de buissons en avril soit un concert de logarithmes ; de Tite Live, de Xénophon, ou de blagues sur la bedaine  et les ongles noirs d’une barbe à poux ? … Un jour, peut-être, je serai assis à cette même place. Je n’aurai plus vingt ans, et les filles de seize, de dix-sept, de dix-huit descendront toujours ce boulevard, elles le charmeront encore comme aujourd’hui. Mais grande mélancolie, mon immense regret ne seront-ils pas alors de les avoir laissé fuir, de ne point les avoir eues par dix, par vingt, par cinquante, et pour jamais de ne plus pouvoir ? »

 

Lucien Rebatet, Les Deux Etendards, Paris, Gallimard, 1951, p. 437-438.

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