Bruit d’enfer et silence de mort …

Bruit d’enfer et silence de mort …

Paris Vox  (Tribunes) – Nous proposons régulièrement à nos lecteurs la retranscription des chroniques radiophoniques d’Arnaud de Robert, décryptages quotidiens de l’actualité sur Radio Libertés.


Parce qu’il faut parfois rompre avec la logorrhée politique, je relisais il y a quelques jours les travaux du bioacousticien américain Gordon Hempton selon lequel il ne resterait qu’une cinquantaine de zones dans le monde à l’abri du bruit. Et aucune en France. Depuis trente-cinq ans, Gordon Hempton parcourt le monde, micro à la main, pour enrichir sa bibliothèque de milliers d’heures de « sons de la vie ». Et il n’a pu répertorier qu’une cinquantaine de zones à l’abri des nuisances sonores humaines. Pourtant, Gordon Hempton ne cherche pas l’absence de bruits, mais tous les sons qui composent la biophonie, c’est-à-dire le son des êtres vivants et ceux qui composent la géophonie, les sons issus des éléments naturels tels que le vent ou l’eau. Gordon est par ailleurs le fondateur de One Square Inch of Silence, joli nom d’association qui signifie en français « quelques centimètres carrés de silence ». Il milite pour la protection des espaces sonores, qui sont de plus en plus affectés par l’anthropophonie (sons d’origine humaine). « Si rien n’est fait pour préserver et protéger ces zones, écrit-il sur le site de la fondation, le silence risque de disparaître dans les dix prochaines années. Une zone silencieuse est considérée comme telle si à l’aube et durant au moins quinze minutes aucun son d’origine humaine n’est perceptible. Et notre oreille est capable d’entendre des sons parasites à près de vingt kilomètres de distance.

En trente ans, on est passé de plusieurs heures de silence consécutives à tout juste vingt minutes aujourd’hui.

En trente ans, on est passé de plusieurs heures de silence consécutives à tout juste vingt minutes aujourd’hui. Et ce n’est pas parce que nous ne percevons pas le bruit que les animaux ne peuvent pas le percevoir et en être affectés. Cette pollution sonore touche hommes et bêtes, un bruit d’enfer qui réduit notre capacité à l’écoute et dérègle les comportements animaux. Tout l’inverse du silence de mort qui s’abat de plus en plus sur les villes. Quoi  ? Je délire  ? Absolument pas. Oui les villes sont des nids à bruits, oui le silence dans l’espace urbain est une utopie. Pour autant l’on observe un mouvement massif inexorable de fermeture des établissements de nuit. Bars et boites de nuit trop bruyants aux oreilles des riverains disparaissent à une vitesse exponentielle. 500 000 bistrots en 1900. 200 000 en 1960. 34700 aujourd’hui. Paradoxalement, les bars survivent mieux en province. Paris ne compte plus que 1300 établissements. Une hécatombe puisque ces dix dernières années 500 bistrots ferment par an, dont beaucoup par procédure administrative sur plainte des riverains. Pour la seule année 2015, 14 établissements ont été fermés sur Toulouse et 36 avertissements prononcés. En cause, le tapage nocturne, mais aussi diurne puisque les établissements sont maintenant aussi verbalisés le jour souvent à la belle saison. Les centres-villes sont ainsi progressivement stérilisés de leur vie festive. D’ailleurs la France a beaucoup reculé au classement des villes les plus festives. Mais la chasse au bruit ne s’arrête pas là. Dans certaines communes, des habitants ont lancé des procédures judiciaires pour empêcher les cloches de sonner les heures. Dans d’autres villes de France, des actions sont menées pour entourer des cours de récréation d’écoles de murs anti-bruit. Finis la bringue et les cris de la récré, place au silence des bobos. Sacré paradoxe que cette chasse au bruit dans les villes, chasse qui symbolise en fait la mise en coupe réglée de l’urbain, sa soumission au politiquement correct. La ville devient un objet doux et feutré et le bruit est invité à se déplacer ailleurs. Ailleurs et y compris dans des zones naturelles qui ne le souhaitent pas. Au fur et à mesure que la ville rejette ses bruits, la nature sauvage meurt en silence. Comme si la terre dans sa naturalité se retirait devant ce tapage indécent. Et pourtant le silence d’un sous-bois, d’une clairière est un monde de bruits, mais de bruits qui font et équilibrent l’harmonie du monde. C’est un silence qui palpite de vie. Au contraire du muselage urbain qui lui instaure la dictature du vide, le vide de ces rues pleines de kebab, de magasins de téléphonie et d’agences bancaires. Rues stériles à la vie, à la fête, nature envahie de pollution sonore … Une fois de plus nous sommes les auteurs d’une nouvelle tragédie. Mieux vaut entendre ça que d’être sourd  ? Pas sûr  ! Bon week-end.

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