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Horizontalisation de la distinction…

Horizontalisation de la distinction…

Paris Vox – Dorénavant, Paris Vox publiera régulièrement la retranscription écrite de la chronique de commentaire d’actualité d’Arnaud de Robert diffusée dans la Matinale de Radio Libertés. Aujourd’hui, notre chroniqueur se penche sur la transformation de l’idée de “distinction” dans notre société “horizontale”.


 

Je ne sais pas pour vous, mais moi cela commence sérieusement à me fatiguer cette horizontalisation de la distinction. C’est sûrement un trait majeur de ces temps de grande confusion mais il n’en reste pas moins que cela heurte et continuellement. La dernière en date émane du Pape François qui veut accélérer la béatification du Père Hamel, le curé assassiné à Saint-Etienne du Rouvray par des fous d’Allah. Je peux concevoir aisément puisque que je l’ai ressenti comme tant d’autres français catholiques ou non, le choc qu’a constitué la mort violente de ce vieux curé. Le choc, le haut-le-cœur devant cet acte atroce, gratuit facile. Mais pour autant et pour en avoir discuté il y a peu avec des clercs, cette fin effroyable ne fait pas de lui ni automatiquement un martyr, ni automatiquement un saint. Toutefois, il en prend le chemin et rapidement semble-t-il.

Rien dans l’urgence n’est distinct, tout n’est qu’émotion.

Et c’est cette espèce d’urgence à distinguer qui est gênante. Car elle est profondément paradoxale. Rien dans l’urgence n’est distinct, tout n’est qu’émotion. De fait, depuis maintenant une vingtaine d’année, la distinction est devenue une conséquence de l’émotion, là où autrefois le temps long du deuil permettait la clarté. Je crois que ce mouvement  a commencé sous Sarkozy avec les militaires tués en Afghanistan. J’avais à l’époque été heurté par la remise de la Légion d’Honneur à des militaires du rang morts dans un tragique accident de véhicule lors d’une liaison sur les routes chaotiques de ce pays. Doublement choqué. D’abord, parce que la Légion d’Honneur dans l’ordre militaire est une distinction décernée aux officiers et non aux hommes du rang qui eux, avec les sous-officiers ont leur propre ordre, la Médaille Militaire. Et puis, cela n’enlevant rien à la tragédie de l’affaire, une médaille, même à titre posthume, récompense un acte aillant distingué le récipiendaire. Un accident de véhicule est une fatalité, pas un acte héroïque ou de bravoure. Pourtant à partir de là, on a vu se reproduire ce scénario et même se répandre à la société civile. La Légion d’Honneur devenait en quelques sortes monnaie courante. Contre l’avis du grand chancelier de la Légion d’Honneur d’ailleurs, pour qui tout cela devenait un non-sens. Et l’on s’est mis à décorer tout le monde. Les artistes. Au lieu de leur remettre la médaille prévue à cet effet (celle des arts et des lettres), les politiques (pourquoi là on ne sait pas hormis le copinage) puis, de nouveau les morts avec les vagues d’attentats. Les morts de Charlie Hebdo par exemple, peu portés sur ce genre de hochet comme disait De Gaulle, ont tous reçu la Légion d’Honneur : Cabu, Wolinski , Bernard Maris, Michel Renaud, Charb, Honoré, Tignous, l’agent de maintenance, les deux policiers abattus, des journalistes de la rédaction. Victimes d’un attentat certes, mais distingués pourquoi ? Pour être morts tragiquement ? Même chose pour les morts de l’hypercasher ou les deux survivants de l’imprimerie de Damartin-en-Goëlle, décorés pour s’être cachés.

J’avais l’habitude d’associer décorations et bravoure, sacrifice suprême, don volontaire de soi, ingéniosité …

Ne voyez là aucun cynisme de ma part, ni aucune ironie. Mais, issu d’une vieille famille de militaires, j’avais l’habitude d’associer décorations et bravoure, sacrifice suprême, don volontaire de soi, ingéniosité … Bref, la décoration caractérisait un acte, une idée haute, une mort glorieuse.  Mais voilà qu’elle devient cadeau républicain post-mortem, le lot de consolation.  Et les associations des familles des tués de Nice et du Bataclan vont même plus loin puisqu’elles réclament aujourd’hui – et sont écoutés favorablement par le Pouvoir – une médaille spéciale pour les victimes d’attentats. J’y vois là, maladroite, l’expression sans doute d’une grande douleur, mais aussi de la part des autorités, une volonté égalitariste, jusque dans la mort. On peut y voir aussi finalement un rejet de la bravoure, de l’honneur, du courage, ou tout au moins la volonté de les parquer au même étage que la tragédie. On perçoit enfin, hélas, que cette horizontalisation de la distinction produit un effet inexorable et peut être souhaité par certains, l’indistinction. Tous décorés mais d’une médaille qui ne distingue pas, qui ne sanctifie rien. Car ni la mort ni la haine ne font de distinction. C’est l’homme, par ses choix, qui se distingue. Étranges temps que nous vivons ou par soucis de ne léser personne on massifie la distinction ajoutant encore de la confusion à un quotidien déjà bien plat et illisible.  Décidément, cela ne va pas être facile. Bonne journée.