De quoi les Jeux paralympiques sont-ils le nom ?

De quoi les Jeux paralympiques sont-ils le nom ?

Paris Vox (Tribune) – Les Jeux paralympiques, qui réunissent actuellement 4300 athlètes à Rio, sont-ils seulement l’occasion donnée à des sportifs handicapés de s’illustrer dans leur discipline ? Il se pourrait que cette dimension ne soit finalement que secondaire, voire superficielle, alors que s’affichent le culte de la performance et l’apologie du volontarisme. Certes, d’une manière tout à fait particulière.


 

Insistons sur la « performance » et la « volonté » ; car quelle place peut-il rester pour un idéal olympique, alors que s’efface visiblement le sens de pratiques qui pour être exigeantes, ne tendent plus d’abord à l’harmonie et à la beauté ? Suffit-il seulement de « pouvoir » et de « vouloir » pour justifier sa mise en scène, et qu’on le souhaite ou non, sa présentation comme un exemple, comme le porteur d’un idéal ? Sans doute le problème se pose-t-il désormais autrement, car s’il est ici une grande absente, c’est la chair et la chair s’alliant les passions et l’esprit, selon l’idéal le plus classique.

 

La beauté de la chair intégrale est certes absente parmi les nombreux sportifs amputés, mais non le « sublime » de certaines prothèses. Prothèses qui participent désormais, par excellence, à définir l’identité d’athlètes d’un nouveau type, sinon d’un nouveau genre lors des Jeux paralympiques. Amputé dès l’enfance, Oscar Pistorius est parvenu à se qualifier en demi-finales du 400 mètres aux Jeux olympiques de Londres en 2012. Ce au milieu d’athlètes ne pouvant compter que sur les processus de l’évolution, autrement plus lents que la fabrication de prothèses en titane et fibre de carbone. Si des contrôles des prothèses sont mis en place à Rio avant chaque course, c’est qu’il n’est pas discutable que la longueur des lames, dont la forme s’inspire fréquemment de la patte du guépard, influe habituellement sur les performances. Comme, peut-être, la légèreté des mollets des coureurs Éthiopiens, héritée de la sélection naturelle.

 

A terme, et sans le moindre souci de la chair, de sa beauté et de sa signification, un aveugle-né ne pourrait-il pas pratiquer le pentathlon, alignant sans difficulté le pistolet sur sa cible ? C’est non seulement un nouveau rapport au sport, mais un nouveau rapport à la chair qui se donne à voir à Rio.

L’athlète-type y est-il un « homme soigné », un « homme réparé », un « homme augmenté », un « autre être » ou « une autre chose » ?

Les Jeux paralympiques imposent ainsi la confrontation potentielle de tous avec des problèmes demeurés jusqu’à présent inconnus, ou réservés au petit nombre : qu’est-ce que l’homme ? et qu’en est-il de la technique ? et de notre idéal communautaire ? Ils exposent virtuellement l’intégralité de l’espèce, chaque individu indépendamment de son instruction, de ses capacités cognitives et de son type psychologique, à des faits que la sphère occidentale, toujours dominante, ne parvient pas encore à analyser et intégrer pleinement à sa culture. Une situation fascinante, lourde de mutations, qui n’est pas sans évoquer le passage d’un avion au-dessus de la forêt amazonienne et du territoire d’une tribu demeurée isolée de l’Occident, tentant de le maintenir à distance avec arcs et flèches.

 

Loin de relever du simple phénomène sportif, du simple divertissement de masse, voire de la mise en scène politique, ces Jeux constituent donc une provocation radicale. Ils appellent la réaction de notre culture, et mettent brutalement en lumière son incapacité à nous donner des réponses, ici et maintenant, sur la nature de l’homme et de la technique. Notre culture se révèle désormais incapable d’encadrer et d’informer, de conférer un style dans la santé et la longue durée aux manifestations de notre vie publique et communautaire. Et ensuite ? Il n’est pas interdit de penser que ce défi est la condition du renouvellement de notre culture. Sans questions : pas de réponses. Sans l’océan Atlantique et sans le mythe d’un Nouveau Monde : pas de Christophe Colomb.

 

Alors, les sportifs équipés de prothèses sont-il des « hommes soignés », des « hommes réparés », des « hommes augmentés », « d’autres êtres » ou « d’autres choses » ? La pérennité et la nature de notre culture dépendent déjà des réponses, apparemment définitives et consensuelles, que nous saurons ou non apporter à ces questions dans les années et le siècle à venir.

Benjamin Wirtz

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