France : l’eugénisme qui vient ?

France : l’eugénisme qui vient ?

Paris Vox (Tribune) – Le génie génétique dispose désormais de l’outil CRISPR-Cas9. Souvent présenté comme le moyen de réaliser une manière de copier-coller dans l’ADN, il permet d’inactiver ou d’introduire d’autres gènes, autrement dit de modifier un organisme avec une relative facilité. Si des chercheurs chinois commencent à utiliser CRISPR pour soigner des adultes atteints d’un cancer du poumon, ce « couteau suisse de la génétique » ouvre la voie à la modification d’embryons humains, comme l’autorise depuis janvier 2016 la Grande-Bretagne. Type même de la biotechnologie susceptible d’être disséminée, l’outil pointe vers la possibilité d’une nouvelle forme d’eugénisme, autrement dit « la science de l’amélioration des lignées », selon l’expression de son fondateur Francis Galton à la fin du XIXe siècle.


Accepterez-vous demain de donner naissance à un enfant porteur d’une maladie génétique, par exemple de Tay-Sachs, se traduisant dès la prime enfance par une perte musculaire sévère, s’asseoir ou déglutir devenant des actions à risque ? Considérant que le type d’intelligence mesuré par le QI s’explique à 80 % par des facteurs génétiques, déciderez-vous de donner naissance à un enfant médiocre, sinon moyen au regard de standards que CRISPR permettrait tôt ou tard de revoir à la hausse ? Peut-être penserez-vous possible de « prendre le contrôle de l’évolution ». Peut-être souhaiterez-vous seulement donner naissance à un fils à la peau claire, alors que votre lignée relève de l’haplogroupe E, le plus commun en Afrique ? Le trivial et le tragique semblent ici impossibles à distinguer.

Certes, la France est généralement présentée comme peu sensible à l’eugénisme, de l’eugénisme dit positif visant à multiplier les individus sains ou supérieurs, à l’eugénisme dit négatif caractérisé par la neutralisation des individus « dysgéniques », présentant des gènes ou des caractéristiques jugées indésirables. S’il s’agit d’une évidence historique, considérant à l’inverse les 63 000 handicapés physiques et mentaux stérilisés de force entre 1935 et 1975 en Suède, le problème prend un tout autre visage si l’on distingue deux autres formes d’eugénisme. Un « eugénisme externe », directement et visiblement mis en place par l’État, présentant une dimension coercitive, et un « eugénisme interne », apparaissant d’abord comme libéral et privé, à tort ou à raison. Ce dernier relevant d’une « homéotechnique », pour reprendre l’expression du philosophe Peter Sloterdijk, désignant une technique se développant par elle-même, sans secours extérieur – une technique interne.

Distinction d’importance s’il est vrai que le corps social français assimile l’avortement à une homéotechnique. Une technique interne prolongeant non seulement la volonté mais les désirs, les affects de la personne qui l’emploie. De ce point de vue, il est l’outil d’un eugénisme du bien-être ne visant pas l’amélioration d’une population ou des conditions de l’existence sociale, mais l’accomplissement de la personne assimilée à sa nature de « machine désirante », selon l’expression de Gilles Deleuze. Si 96 % des parents d’enfants trisomiques choisissent l’IVG, 72 % des avortements sont réalisées sur des femmes usant de contraceptifs. Autrement dit, il est majoritairement acquis que certaines vies ne méritent pas d’être vécues, représentant par ailleurs une atteinte à la vie affective et aux activités récréatives des géniteurs.

Historiquement peu perméable à l’eugénisme externe, la France pourrait devenir l’un des territoires d’affirmation de l’eugénisme interne, homéotechnique, sous 25 ans.

Concernant 1 femme sur 3 en France, l’avortement de masse constitue la tête de pont de la révolution eugéniste à venir, laquelle touchera inéluctablement les sociétés d’Europe occidentale sous 25 ans – les biotechnologies ayant vocation à se disséminer au sein des corps sociaux. L’eugénisme d’un nouveau type pénétrera ainsi d’autant plus aisément les mentalités, pour les transformer, qu’il se présentera comme le moyen d’un accomplissement libre, volontaire, au sein d’un marché complété par un Etat-providence se présentant comme garant des droits humains. On pratiquera ainsi l’eugénisme sans avoir le besoin de l’expliciter, de même que l’auto-discipline intérieure de l’homme honnête nous apparaît toujours plus douce que la répression policière extérieure.

Historiquement peu perméable à l’eugénisme externe, la France pourrait devenir l’un des territoires d’affirmation de l’eugénisme interne, homéotechnique, sous 25 ans. Le désir et les affects conduisant à la massification et à la radicalisation des pratiques eugénistes, à moins que n’interviennent des forces culturelles contraires, en l’état sans relais politiques et dépendantes d’une base socio-religieuse trop étroite (quid de Sens Commun, et combien de divisions pour la Manif pour tous ?). A moins que n’éclatent des conflits sociaux inédits, tenant la « chair » pour l’enjeu principal. A moins que la chair, donc, ne devienne l’une des principales préoccupations de l’époque, l’un des principaux thèmes des programmes politiques. A moins qu’elle ne remplace l’actuelle obsession de l’identité, ou ne vienne la compléter et la renforcer encore.

Mais de quelle chair parle-t-on, et selon quelle partition d’ADN ? Je ne serais pas surpris que les mouvements sociaux, politiques, religieux dont mon fils, dont mes successeurs seront peut-être les acteurs, s’avèrent hantés ou justifiés par cette nouvelle et obsédante question.

Benjamin Wirtz

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