Pas deux mais trois camps …

Pas deux mais trois camps …

Paris Vox – Dorénavant, Paris Vox publiera régulièrement la retranscription écrite de la chronique de commentaire d’actualité d’Arnaud de Robert diffusée dans la Matinale de Radio Libertés. Aujourd’hui, notre chroniqueur s’interroge sur les différentes “fractures” qui segmentent la société française.


 

De nombreux chroniqueurs mais aussi des hommes politiques, des journalistes nous présentent la France comme coupée en deux. Si l’on s’en tient à leurs analyses, il y aurait aujourd’hui une France de gauche, prête à accueillir les immigrés, à ouvrir le pays sur le monde, à libérer l’individu de ses emprises sociales, religieuses et morales, abattre le Capital et banque,  générer plus de solidarité … bref une France « progressiste ». Et de l’autre côté se regrouperaient les conservateurs défenseurs d’une France des identités, des terroirs, de l’Histoire, de l’effort, de l’entreprise, du savoir-faire. Une France de droite, plus sourcilleuse sur les questions migratoires, familiales et scolaires. Une France qui veut le respect de ce qu’elle est. Et toujours selon nos commentateurs politiques, cette ligne de fracture traverserait tout le pays, ne laissant personne en possibilité de s’y soustraire. A les en croire, chacun en ce moment choisirait son camp, conservateurs contre progressistes voire selon les affinités : peuple de gauche contre les fachos ou Vraie France contre les utopistes mondialistes. Et pour vous dire si cette vulgate est à la mode, même Macron se fonde dessus pour dire qu”aujourd’hui, je cite : « Le combat majeur se situe entre progressistes et conservateurs », lui-même se plaçant bien évidemment à l’avant-garde du progressisme bobo-libéral friqué.

A les en croire, chacun en ce moment choisirait son camp, conservateurs contre progressistes voire selon les affinités : peuple de gauche contre les fachos ou Vraie France contre les utopistes mondialistes.

Et bien j’ai le regret de vous dire que, pour plaisante que soit l’image d’Épinal d’une France coupée en deux et prête à en découdre, elle est fausse. Séduisante, simple et limpide, assez romantique même mais fausse. Je crois d’ailleurs que cette erreur volontaire de lecture vient des milieux politiques eux-mêmes. A mon sens ils projettent tout simplement leurs fantasmes électoraux sur le peuple français. Pourquoi ? Parce que c’est pratique pardi. Plus besoin de réfléchir, vous êtes avec nous ou contre nous. Mais hélas, de nombreuses études -je ne parle pas ici de sondages d’opinion commandés par les chaînes de télé ou les quotidiens nationaux – de nombreuses études universitaires donc à dominante démographique ou sociologiques classent politiquement le peuple français non pas en deux mais en trois grandes familles. On peut d’ailleurs regretter au passage que personne ou presque ne lise ces études, certes longues et au ton monocorde, car elles recèlent des enseignements précieux. Enfin, on sait que les journalistes et les politiciens, en plus d’être incultes souvent sont assez feignants. Donc que nous disent ces travaux scientifiques ? Et bien qu’environ 30 % des gens se situeraient à gauche du spectre, 30 autres % à droite et qu’il resterait un bon 40% d’indécis, de fluctuants.  40% c’est tout de même un petit nombre. Et puis ce 40% il parle, il fait écho : 40% le pourcentage moyen d’abstentionnistes à chaque élection, 40% de français qui se déclarent de la classe moyenne, qui se méfient des vaccins, qui se déclarent prêts à un gouvernement autoritaire qui souhaitent le retour d’un roi, qui trouvent leur âme sœur sur le net ou ne partent pas en vacance … Bien sûr, les 40% de chaque étude ne se recoupent pas toujours, pas à chaque fois. Mais ces 40% de fluctuants, de prêts à suivre, existent et font ou défont les majorités de vote de ce pays.

Car soyons clair ce ventre mou de 40% souhaite avant tout vivre et consommer en paix.

40%, c’est d’ailleurs le pourcentage que donne Alain Badiou, le philosophe de gauche, pour définir la part de la population de classe moyenne qui en Occident sert de pilier au système démocratique. 40% accrochés à leur quotidien précaire mais moins pire que celui du dessous. 40% tenus par la peur de déchoir par choix, de faire le mauvais choix. 40% prêts à tout mais capables de rien.  40% que le libéralisme de la droite effraie et que le libertarisme de la gauche fatigue. Et je vous voyez ou je veux en venir. On se dit, mais alors, ces 40% là sont finalement du pain béni pour qui saura les rassurer et les guider. Car soyons clair ce ventre mou de 40% souhaite avant tout vivre et consommer en paix. Ce n’est pas un fait nouveau, souvenez-vous de Pétain et De Gaulle applaudis à 6 mois d’intervalle sur la place de l’Hôtel de Ville de Paris. On aimerait bien quelque part que  notre camp les attrape ces 40%, juste pour voir. Et oui mais comment convaincre 40% de fuyants, d’indécis, de froussards ? Probablement pas en promettant l’apaisement ni l’affrontement. Non, plutôt en disant qu’on prend les choses en mains, que cela ne va pas être facile mais que ça va bien se passer. Quitte à mentir, comme toujours. Après tout la démocratie est un jouet réservé aux élites, laissons faire les pros ! Et bien navré mais à ce jeu-là, Juppé, Sarkozy et même Hollande sont assez forts. Et le pire c’est de penser que le type qui aura réussi en mai 2017 à rassurer en assurant savoir où l’on va, sera selon toute probabilité l’un de ceux qui aura grandement contribué au chaos antérieur, celui-là même qui produit écœurement du politique, indécision et angoisse. Pas gagné, hein ? Allez, bonne journée !